Acte I

 

EDITO

GENESE D'UNE IDEE ... IDEE D'UNE GENESE

En réfléchissant sur l'organisation d'une manifestation culturelle d'envergure consacrée aux cultures du Maghreb, telle que celle proposée cette semaine du 24 au 30 mars, notre association s'est longtemps interrogée sur l'opportunité de cette organisation, mais aussi sur le sens à donner au programme proposé. Oser une telle entreprise se heurtait à plusieurs obstacles qui sont autant d'interrogations.

D'abord, il est difficile d'échapper à une certaine perception idyllique, exotique, qui est certainement en décalage avec la réalité. C'est celle qu'exprime par exemple Fernand Braudel lorsqu'il évoque de manière générale l'espace méditerranéen : « Pour l'écrivain, l'artiste, le touriste, la Méditerranée, c'est d'abord le bonheur de vivre, cette joie immédiate et largement partagée, ce sentiment de sécurité que procurent la clémence du climat, la pureté, la générosité de la terre, la variété des senteurs et des saveurs, la beauté des paysages, la chaleur communicative dans la vie quotidienne».

Cette perception est indiscutablement celle de nos cœurs généreux et sincères d'hommes du Sud, mais le quotidien est malheureusement plus dur et plus rude sur cette rive sud de la Méditerranée. Ensuite, réveiller la culture maghrébine n'est pas une mince affaire.

Des obstacles en forme de préjugés et de clichés ouvrent la porte à tous les fantasmes projetés sur l'« Autre»: regardons la présentation dite « médiatique » des mondes de l'islam : presque tout s'adresse à l’œil, presque rien à l'oreille, rien à l'intelligence.

Ici, « c'est l'apparition vertigineuse de foules gesticulantes et vociférantes, toujours sur le point de faire irruption dans la salle à manger, l'arme à la main.

Là, c'est le moutonnement infini de la prière, ces vagues de dos courbés, montant et descendant au rythme de phrases incompréhensibles, tournés vers on ne sait quel point imaginaire - le dehors, en tout cas, comme dans un curieux geste d'auto-exclusion.

La guerre et la prière, la prière et la guerre : voilà les deux stéréotypes qui dessinent la physionomie spirituelle d'un monde à la fois étranger et hostile, massé aux portes de l'histoire européenne pour le moment venu, "la prendre à la gorge"». (Alain de Libera : «Comment l'Europe a découvert l'islam», in Connaissance de l'Islam. Ed. Syros, 1992, p. 36).

Restait une troisième difficulté : comment se débarrasser d'un réflexe, longtemps entretenu et consistant à glorifier, à mystifier un passé toujours et encore enfoui dans les méandres de l'histoire? Comment faire sa propre « révolution culturelle» face à une culture "fast-food", certes conquérante mais dégradante, tout en rompant avec la litanie de l'invocation de la longue tradition, seule patrie de référence connue? Comment, aussi, casser l'isolement et la solitude de l'exil de ceux qui sont d'« ici» et de «là-bas », en leur offrant des référents culturels et identitaires dont l'absence constitue la cause de leur acculturation, voire d'un certain désœuvrement?

La question est d'autant plus compliquée si l'on se souvient un tant soit peu qu'ils se revendiquent également de la culture d'« ici» et qu'« ils feront de bons citoyens »... Et exigeants.

Dernier problème et pas le plus aisé à résoudre : comment impliquer des partenaires dans cette organisation matériellement et financièrement lourde à monter?

A ce titre, je tiens à saluer et à remercier toutes celles et tous ceux qui, individuellement ou dans une structure, responsables, artistes ou adhérents bénévoles, ont permis la réalisation de ce chantier.

Je tiens à adresser une reconnaissance particulière à l'équipe du Café des Images et à sa directrice, G. Troussier qui, au-delà de leur professionnalisme et de leur compétence, ont compris par leur sensibilité, leur ouverture et la soif d'échanges qu'ils éprouvent, la philosophie générale et l'esprit qui animent le projet, ses initiateurs et notre association en général.

C'est tout à l'honneur de l'ensemble de nos partenaires que d'y contribuer.  Voilà! C'est en réponse à toutes ces interrogations que répond le programme riche et varié de « Cultures du Maghreb, Acte I».

C'est également pour permettre la multiplication des rencontres, en quête de connaissance réciproque et de compréhension mutuelle, dans le respect, la responsabilité et la citoyenneté.

Cette semaine révèlera au grand public de notre région l'extraordinaire richesse de la création cinématographique maghrébine et son constant renouvellement. Elle permettra des échanges entre cinéphiles par la présence d'un metteur en scène, d'une actrice et d'un producteur sur place. Elle communiera avec le public à travers sa rencontre avec le poète, le conteur mais aussi l'homme de convictions, d'engagement aux idées de liberté et de progrès qu'est Abdelatif Laâbi.

Elle fera voyager dans le temps (dans les deux sens!) tous ceux qui viendront écouter les musiques de LEMCHAHEB et de Martial Pardo, ou s'initier à l'art plusieurs fois millénaire de la calligraphie arabe que proposera le chercheur et innovateur Ghani Alani.

Elle ouvrira en tous cas des perspectives nouvelles de connaissance mutuelle et respectueuse. Elle éveillera enfin curiosité et sympathie pour une autre civilisation, une autre vie quotidienne, un autre comportement humain, tellement humain.

Un dernier point : cette manifestation ne se veut pas un «baroud d'honneur», un événement éphémère et sans lendemain. Si elle s'intitule « Cultures du Maghreb, Acte I »,  c'est certes pour montrer la diversité de ces cultures, mais aussi « Acte I » pour qu'il y ait des Acte 2, Acte 3, etc...

Dans notre coopération avec le Café des Images, nous nous sommes engagés à oeuvrer mutuellement pour pérenniser cette manifestation, en la renouvelant annuellement.

Et puis, au fil de nos contacts, proposition nous a été faite par l'Institut du Monde Arabe à Paris concernant notre disponibilité à accueillir la décentralisation de la «Biennale du Cinéma Arabe» dans ses éditions bi-annuelles à partir de  1994. Si le projet aboutit, « Cultures du Maghreb » et « Biennale du Cinéma Arabe » alterneront. Pour longtemps, nous l'espérons.

De toutes les façons, nous nous engageons pour qu'il en soit ainsi. Après tout, et pour reprendre cette belle formule de Fernand Braudel, «La Méditerranée est telle que la font les hommes». Il nous revient donc de la réinventer.        

Longue vie à "Cultures du Maghreb".

Younès AJARRAI, Président de Trait d'Union

 

 

 

 

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